Magik Markers: « For Sada Jane »

For Sada JaneMagik Markers est l’un de ces groupes qui publie des albums à un rythme intenable (je dirais que ça fait à peu près sept par an en moyenne), la plupart en éditions limitées, voire très limitées (en CD-R pour certains), de qualité variable il faut bien l’avouer, puisqu’on a parfois l’impression qu’ils sortent le moindre soundcheck enregistré – jusqu’au Boss de l’an dernier en tout cas, où le groupe confinait son noise-rock dans un format assimilable à des chansons. Depuis 2001 donc, le groupe a eu le temps de se créer une jolie discographie, mais aussi une solide réputation, appuyée entre autres par leurs concerts furieux au No Fun Fest ou en compagnie de Sonic Youth. Parmi ces albums, certains se démarquent clairement par leur qualité: « I Trust My Guitar, Etc », Boss , ou encore ce For Sada Jane.

Recueillant quatre longues plages, cet album est un témoignage de performances du groupe, enregistrés dans divers lieux, dans diverses configurations (le duo Elisa/Pete pour la première piste, puis Elisa accompagnée de deux musiciens sur la seconde, le trio original Pete / Elisa / Leah sur la troisième, et enfin Pete et Elisa accompagnés à nouveau de deux autres musiciens sur la dernière). De ce point de vue, on pourrait s’attendre à ce que ce For Sada Jane soit très décousu, mais en réalité, il s’en dégage une étrange unité. Une atmosphère très sombre, voire nocturne, qui n’est pas sans rappeller le Bad Moon Rising de Sonic Youth, s’extrait des compositions bruitistes du groupe, même si cela s’exprime différemment en fonction des morceaux.

L’album s’ouvre avec Blind White Alligators, dans une atmosphère très malsaine, causée par le contraste poignant entre les différents éléments qui constituent son introduction: des morceaux joyeux et festifs sont joués en fond sonore, tandis que des notes dissonantes, atonales, de guitare minimaliste viennent les surplomber. Ces notes se font lentement de plus en plus fréquentes, jusqu’à ce que la batterie se mette en place: le groupe s’adonne alors à une longue montée en puissance, à un puissant assaut bruitiste. La batterie est coordonnée avec les ondes terrassantes de la guitare, alors que la voix d’Elisa surnage, spectrale, derrière le mur du son. Le tout distille une tension impressionante pendant plus de onze minutes.

Après nous avoir assommé avec ce premier titre tellurique, le groupe s’apaise sur Dance Upon The Steam, mystérieuse chanson folk fantômatique où tout semble flou, comme si vous perdiez vos repères: le chant semble planer, flotter, , la guitare et les discrètes percussions sont troubles, un tandis qu’un drone évoquant les Double Leopards vous servira de fil conducteur tout au long du morceau et qu’un enchevêtrement de fragments de morceaux festifs se fait entendre en fond, comme pour la première piste. Ce calme est toutefois de courte durée, puisque dès la première seconde de Infinite Regress, les Magik Markers nous annoncent une nouvelle attaque. La batterie et la guitare jouent un motif inquiétant, aux réminiscences no-wave, pendant qu’Elisa déclame de la poésie contemporaine (« What do you wanna be? A creator? But what do you create? ») – affirmant le côté arty du groupe (la pochette du disque présente d’ailleurs un autre texte étrange, sur fond blanc, qui se poursuit sur la tranche et au dos). La voix inquiète se métamorphose peu à peu en cri, l’ambiance devient plus électrique, et le morceau décolle, sur un rythme syncopé, Elisa continuant de chanter ses lignes. Le tout se termine dans un nouvel assaut bruitiste, dense et profond.

Enfin, le groupe laisse la place à un second morceau de folk, à nouveau fantômatique, lo-fi (lorsqu’Elisa cesse de murmurer, prenant un peu plus d’espace sonore, son micro va parfois jusqu’à la saturation), au thème entêtant, vous enveloppant peu à peu dans une sphère calme mais menaçante -on sent que l’on n’est pas à l’abri d’une nouvelle attaque. Qui n’interviendra pas. Le morceau cesse, deux hommes débitent des inepties pendant cinquante secondes, et le disque s’arrête. Et après à peine trente minutes, on n’a qu’une envie: le réécouter.

Magik Markers – For Sada Jane (2006, Textile Records)

  1. Blind White Alligators
  2. Dance Upon The Steam
  3. Infinite Regress
  4. Shabbetai Tzevi / 1666
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~ par SyrFox sur 23 novembre 2008.

2 Réponses to “Magik Markers: « For Sada Jane »”

  1. Ca donne drôlement envie tout ça. Merci pour la découverte, je ne connaissais pas du tout (ça fait un bail que je n’ai pas eu l’occasion de voir Sonic Youth et leurs premières parties en concert). A+

  2. Hé hé, je te le recommande vraiment (surtout qu’il est facilement trouvable en France, puisque ce disque est édité par un label parisien! Boss est trouvable aussi, c’est sorti sur Ecstatic Peace!).
    (je n’ai toujours pas eu l’occasion de voir Sonic Youth en concert :D)

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