Fuck Buttons: « Street Horrrsing »

Street Horrrsing

Ce premier album des Fuck Buttons est mystérieux et fascinant, et ce pour de multiples raisons. Ce groupe semble être sorti de nulle part (à peine un single en vinyle paru l’an passé pour présager cet album, et soudain, ce Street Horrrsing dont on parle un peu partout). Et à son écoute on se demande bien pourquoi, car Fuck Buttons n’a a priori rien pour s’attirer la hype (toute relative cela dit): ce groupe développe en effet une musique très bruitiste, peignant des paysages sonores saturés, dans lesquels tout le panel sonore se noie, créant des tourbillons dans lesquels il est facile d’être emportés. Ainsi, si l’album s’ouvre sur des sortes de clochettes féériques, qui nous ramèneraient presque au Feels d’Animal Collective, ces clochettes sont vite surplombées par des accords simples mais beaux, dans lesquels on sent déjà poindre une pointe de distorsion, mais surtout une mélancolie palpable. La voix se met alors en place et ce qui serait repoussant chez de nombreux autres groupes apparait ici tout simplement superbe: le chanteur et son micro saturent également, puisque ce premier hurle d’une voix déchirée des paroles incompréhensibles, comme si vous étiez soudainement tombé sur une fréquence radio qui diffuserait des incantations tribales criées par un chaman désespéré (un plan plutôt irréel, vous en conviendrez). Lorsque la saturation se fait plus puissante pour accompagner un cri plus fort encore, créant ainsi l’explosion que laissait sous-entendre toute la tension accumulée jusque là, toute la magnificence de ce Sweet Love For Planet Earth devient éclatante: ces cris semblent provenir tout droit du cœur de leur auteur, et ces quelques notes distordues suffisent à installer une mélancolie et une tristesse incroyable. Certains trouveront ça d’une laideur affligeante, pour ma part je ne peux m’empêcher de frissoner.

Le groupe se permet ensuite un Ribs Out très rythmique, qui renvoierait par exemple aux Liars ou à Gang Gang Dance, composé de percussions martelées sur lesquelles se pose une voix qui se cherche en testant différentes intonations avant d’éclater dans des cris, pour finalement laisser la place à l’assourdissant dyptique Okay, Let’s Talk About Magic et Race You To My Bedroom/Spirit Rise. Le titre du premier morceau nous annonce d’avance un moment musical terrifiant et c’est le cas: un riff terrible et saturé se met en place, installant un climat haletant, sur lequel viendront à nouveau se placer des cris incantatoires et des couches de distorsion, accompagnées cette fois de percussions qui installent une tension à couper le souffle. Le second morceau fait lui ressortir un côté drone, à nouveau extrêmement bruitiste, et dans la même tonalité, en moins effrayant mais plus menaçant, la tension étant plus sous-jaçente. Et alors que l’on ressort essouflé par ces 20 minutes d’une intensité rare, une rythmique techno vient annoncer Bright Tomorrow, un tube improbable mais parfait, qui laisse des synthés jouer des mélodies mélancoliques sur ce beat assez basique durant quatre minutes avant d’exploser dans une vague sonique emportant tout sur son passage. Colours Move clot l’album dans la continuité de cette explosion, toujours tout en saturation.

Ce Street Horrrsing est un vrai voyage sonore, on y explore différentes contrées, différents paysages, souvent floutés et obscurcis par le brouillard que crée la saturation, et qu’il faudra percer pour déceler toute la beauté qu’ils recèlent. Cette impression de voyage est d’ailleurs confirmée par le fait que les six plages de cet album sont enchainées: on passe ainsi d’un univers à l’autre progressivement, les morceaux étant fondus les uns dans les autres. Cette musique rebutera probablement un certain nombre d’auditeurs, puisqu’elle est, presque par définition, troublante et dérangeante. Pourtant, sous ses apparences rêches et sèches, elle est en réalité pleine d’émotions. Ces cris, qui peuvent passer pour de la rage primaire sans intérêt, semblent en fait refléter une certaine tristesse (voire un désespoir par moments) et une certaine folie, se révélant finalement tout aussi expressifs qu’un chant traditionnels. De même, si le fait de tourner durant de longues minutes sur à peine quelques accords pourrait laisser penser à certains que l’on a ici affaire à des introductions sans grand intérêt, on peut également y trouver une splendeur hypnotique, et des mélodies tout simplement magnifiques.

Street Horrrsing est une œuvre réellement troublante: c’est un vrai chef-d’œuvre extrême, puissant, inventif et expérimental, seul en son genre (s’il fallait le classer, la seule étiquette appropriée devrait inclure les termes noise, drone, expérimental, electro… – et j’en occulte beaucoup d’autres), et bien évidemment difficile d’accès. Mais le jeu en vaut la chandelle, car ces nappes de saturation et de cris révèlent bien plus que 50 minutes de bruits divers – on trouvera réellement ici des plages musicales d’une beauté incroyable. Sous le brouillard opaque, des paysages soniques mystérieux, fascinants et magnifiques. Unique.

Fuck Buttons – Street Horrrsing (2008, ATP Recordings)

  1. Sweet Love For Planet Earth
  2. Ribs Out
  3. Okay, Let’s Talk About Magic
  4. Race You To My Bedroom / Spirit Rise
  5. Bright Tomorrow
  6. Colours Move

Myspace: Fuck Buttons

Vidéo: Fuck Buttons – Bright Tomorrow

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~ par SyrFox sur 17 mai 2008.

5 Réponses to “Fuck Buttons: « Street Horrrsing »”

  1. ce disque tourne en boucle chez moi en ce moment. on pourrait décrire ce truc comme un mélange improbable entre wolf eyes et fujiya & miyagi… très beau en tout cas

  2.  » comme si vous étiez soudainement tombé sur une fréquence radio qui diffuserait des incantations tribales criées par un chaman désespéré  »

    La phrase qui m’a bien donné envie d’écouter ce groupe. Pour June of 44 , je suis devenu fan. Pour ce groupe je pense que ça va être pareil, d’après leur morceau myspace et ta description, ça m’a tout l’air d’être bien barré.

    Merci pour la chronique ! ;)

  3. J’ai été incapable d’apprécier cet album. Peut-être simplement parce que c’est pas mon genre, mais j’ai l’impression d’écouter quelqu’un qui aurait mit trop de fuzz sur sa guitare et jouerait la même chose à répétition avec en plus un mauvais buzz d’ampli trop fort. Bref, j’aime pas.

  4. « j’ai l’impression d’écouter quelqu’un qui aurait mit trop de fuzz sur sa guitare » Le disque est produit par John Cummings (Mogwai), ceci explique peut être cela! Très bon album en tous cas.

  5. […] Fuck Buttons – Street Horrrsing : Improbable mélange entre de furieuses stridences électroniques superposées à de superbes mélodies, douces et mélancoliques, Fuck Buttons s’affirme comme l’une des révélations indie 2008. […]

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